Trois éboueurs dans la rue. J’ouvre les volets de la chambre. Premier étage. Le jour est levé mais les lampadaires sont encore allumés. Les trois hommes lèvent la tête vers la fenêtre de la chambre. Six yeux remplis de reproches silencieux. Gêné, je détourne le regard et me hâte de rentrer la tête à l’intérieur. L’air frais de l’extérieur envahit la pièce. J’aurais dû les interpeller, leur demander s’il y avait un problème :
Eh quoi, les gars, j’ai oublié de sortir la poubelle ?
J’ai attendu que le bruit de moteur m’indique que le camion avait redémarré. Plus tôt, en ouvrant les volets, je n’avais pas vu le camion ; sans doute la maison de la voisine me le masquait-il ?
Le bruit du moteur a décru. Je suis descendu dans le hall, et me suis dirigé vers le portillon. La porte d’entrée n’était pas fermée à clé, un oubli du soir, encore un. Le portillon non plus, mais lui, n’est jamais fermé à clé.

Dans la rue, au beau milieu de la chaussée, sur plus de quinze mètres, toutes les ordures que contenait la poubelle de tri sélectif sont, non pas jetées, mais soigneusement disposées. Aucun objet n’en chevauche un autre. Un soin particulier et maniaque a présidé à la revendication muette des trois éboueurs. Les bacs à développement des photos argentiques ! Les grands, pour développer les photographies en 24×32, sont là, alignés. Mamoune les avait donc jetés ? Mes livres de français du collège, posés l’un à côté de l’autre. Mes bottes... les outils de mon beau-père, les vermoulus et usés, ceux que j’ai gardés parcequ’ils sentent encore la sueur, exposés comme pour un vide-grenier... des boîtes à gâteaux en métal à l’intérieur desquelles je range et oublie mille vieilleries...

Étrange patchwork qui s’étend jusqu’au virage et occupe toute la largeur de la route, d‘un caniveau à l‘autre. J’emboîte les bacs à développement et y dépose les livres à la couverture fatiguée. Dans mon dos, une voiture sombre prend le virage, la rue est à sens unique, et freine sèchement. Je me hâte de ramasser toutes mes pauvres misères éparpillées. La poubelle à couvercle jaune, qui me serait bien utile pour débarrasser la rue, a disparu. Une représaille des trois éboueurs.

Le chauffeur de la voiture klaxonne, je tends la main, la place à côté de moi est vide. A travers les volets, la lumière du jour filtre. Mamoune est sous la douche. J’entends l’eau couler. Hier, elle a préparé sa valise. La bleue. La petite. Elle me l’a montrée dix fois.
Je suis prête à partir en vacances.
Mamoune a rangé la maison comme pour un départ en vacances. Liste du trousseau. On faisait cela avec les filles avant chaque départ en colonie de vacances. Elle a voulu briquer comme autrefois :
J’aime bien retrouver une maison en ordre au retour des vacances.
J’ai dû lui promettre de faire les vitres moi-même, sinon elle montait sur l’escabeau. Promis, hein, pas fait. J’ai tondu la pelouse et toiletté le jardin. Je fais toujours ça avant de partir en vacances et j’ai porté la voiture au garage en début d‘après-midi. 

A midi, on avait failli manger froid. La plaque à induction a rendu l’âme. Une plaque que les lecteurs de 2008 ont vu poser, peut-être encore sous garantie d’ailleurs. Il faudra que je retrouve la facture. Heureusement, le camping gaz des vacances du XXe siècle est toujours fonctionnel. Le canard a terminé sa cuisson à la flamme du brûleur, un brin oxydé.

En fin d‘après-midi, je suis revenu du garage avec une voiture de location ; le chef d’atelier n’a pas voulu que je reparte avec la nôtre. Impossible de déterminer l’origine de la panne qui l’affecte, il l’a gardée en observation toute la nuit et s’il ne m’appelle pas avant midi, je conduis Mamoune à la clinique avec la voiture de location. C’est une petite voiture blanche mais la valise de Mamoune aussi est petite, petite et bleue. Elles devraient bien s’entendre. Blanc et bleu, ça fera un peu ambulance. Ce soir, je reviendrai seul de la clinique.

Il faudra que je fasse les vitres.