Du danger de parfois vouloir couper les cheveux en quatre
Une bande dessinée lue voici quelques décennies — mes cheveux étaient longs. On disait déjà BD.
Inspirée d’un conte russe.
C’est le souvenir que j’en ai.
Un couple de paysans se chamaille. La femme soutient que le champ est fauché et l’homme — son époux — qu’il est tondu.
Ou le contraire ?
Je n’en mettrais pas ma main au feu (sauf pour en tirer des marrons, le temps y invite).
Le ton monte.
— Fauché !
— Tondu !
— Fauché !
— Tondu !
Un diable s’en mêle.
LE diable ?
Je ne sais plus.
Il arbitre.
Tranche.
La matriochka est précipitée en enfer.
La fin du récit est vague en mon souvenir. Je crois que le diable exaspéré finit par quitter son sous-sol... ou bien, il chasse l’épouse décidément indomptable.
Ce qui me laisserait croire que c’est elle qui soutenait que le champ était tondu. Car tond-on les champs ?
Hé, si on est mouton ? C’est sûr on tond.
C’est trop bête que désormais chauve j’aie perdu et ma toison et la fin du conte.
On me l’aura fauchée.
Quoi ?
La fin du conte bien sûr ; hé ? ma tête, elle, est tondue !
Tondue ou rasée ?
Il est des pays où hiver signifie encore quelque chose...
FROID
Le froid te saisit toujours comme une mauvaise nouvelle imprévue.
Au moment où tu réalises ce qui t’arrive, il est trop tard : tu as le souffle coupé et les jambes qui veulent céder.
Tu te ressaisis cependant en te disant qu’on a déjà vu pire.
N’empêche, tes yeux pleurent. (Mais ta morve gèle.)
Crisse qu’y fait frette.
Tu prends instinctivement la posture du marcheur solitaire qui rumine sa peine sur les trottoirs d’une ville indifférente : tête rentrée dans les épaules, visage crispé qui pointe vers le sol, mâchoire serrée, dos légèrement courbé.
Dès cet instant, mû par une volonté qui lui est propre, tout ton être ne convergera plus que vers un seul et unique objectif : retrouver, ne serait-ce qu’une seule minute, le confort de l’instant d’avant. Raison de vivre.
Tu te parles à voix haute, avec conviction, caressant l’espoir secret que tu conjureras ce mauvais sort qui s’abat : «câlice qu’y fait frette!»
Tes doigts deviennent aussi douloureux que s’ils avaient été cassés. Tu souffles dessus comme on donne un bisou à la blessure.
Tu subis la même chose aux orteils, alors tu les remues, puis les replies, orteils en position fœtale.
Tu ressens le picotement sur tes cuisses, dans tes cuisses, rapidement suivi d’une conviction profonde que des lames pénètrent ta chair.
Tu répètes ton mantra, en remarquant au passage que les Québécois doivent être très pieux pour prier ainsi à tous les matins de janvier : tabarnak!
Certainement leur mois le plus prolifique. Pour bien commencer l’année.
Ton souffle reste court et ton corps se met à trembler, en commençant par les jambes et les bras. Tu n’arrives à les maîtriser que jusqu’à ce que tout ton être remue sans pouvoir être contrôlé, comme si tu étais en transe.
Articuler devient ardu; penser, impossible.
Lorsqu’enfin tu parviens à retourner à l’intérieur, torpeur, tu t’attends à retrouver un semblant de bien-être. Tu es néanmoins vite déçu de ta propre naïveté : on ne revient jamais complètement indemne du champ de bataille, quel que soit le combat. (Calvaire.) Tout ce qui gèle doit dégeler, souvent dans des douleurs pires que les précédentes. L’assaut entraîne son lot de conséquences. Rien n’est fini, rien.
Tu parviendras à remiser cet événement quelque part dans ta mémoire…
Jusqu’au lendemain, alors que tu te diras : c’est encore vrai.
Température actuelle (avec le facteur éolien) : -31 °C
Ecrire de telles sottises me soulage et les mettre en images, en hommage à Soulages, soulage autant
— Prends donc une courge aux halles ! articule Hélène à son époux désigné volontaire aux commissions épicières.
Il pleut.
A la minute même, saisissant son courage à deux mains et ses chaussures d‘une seconde paire — la marchande des quatre saisons officie à moins de cent pas — l’époux résolu plie le torse pour lacer ses souliers.
Las, les souliers lassés refusent qu’on les lace.
Le lacet cède — déjà que la semelle prenait l’eau — ; fort marri se retrouve le mari d’Hélène, l’ami Ménélas.
Que nos lecteurs se rassurent : les brins du lacet lassé noués à la hâte, Ménélas eut tôt fait d’avaler les cent pas qui le séparaient de la boutique aux primeurs ; la courge, rondement pesée et au foyer diligemment rapportée, se laissa débiter par la lame du couteau à émincer et le gratin mijota. Pas de quoi fomenter une nouvelle Guerre de Troie...
Encore que ?
De plus futiles prétextes n’engendrèrent-ils pas de plus odieux massacres que celui d’une courge sur une planche de bois ?
Garanti sans acide sulfurique
Il y a bien longtemps que je n’ai plus pleuré en épluchant un ognon.
Presque aussi longtemps que je n’avais commencé une phrase par “Il y a”.
Certes, 2011 ne fut pas une année prospère pour les Papistacheries, mais la locution m’a sûrement échappé plus d’une fois depuis leur ouverture en janvier 2008 alors que les larmes point.
En revanche, que je termine une phrase par point — voire un point, mais, ça, comment y échapper ? — est un usage auquel je sacrifie volontiers.
“Point” est un mot qu’on peut placer aisément en début de phrase ; tandis qu’à la fin, il est rare d’y coucher une majuscule. Tout comme terminer un billet insipide sur les ognons par “il y a“.
Illustration : "Oignon dansant" -1982- Denis Brihat
Ficelle que je te ficèle

Le froid est vif. Une cordelette a élu domicile en ma poche. Jaune. Torsadée et de coton. Trois brins, eux-mêmes composés de cinq fils.
La main enfoncée dans la poche, je joue avec la ficelle. Je la tisse entre mes doigts frileux. Savants entrelacs.
Sur le trottoir, face à moi, un non-inconnu survient.
Vite, se débarrasser de la corde qui emprisonne mes phalanges.
Trop tard, nous sommes face à face.
Vais-je lui tendre une main entortillée de jaune ?
L’autre ?
Hé, pas la gauche !
Tant pis, je l’embrasse et je garde mes mains au fond de mes poches.
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
Je ne devrais pas lire ce qui me saute aux yeux.
Mais comment oublier qu’on sait lire ?
Fermer les yeux ?
Non ! Je connais la réponse : choisir avec intelligence le média qui nous grandira et nous enrichira.
Mais quand on est né bête et qu’on l’est resté ?
Alors, seul parmi vous qui flirtez avec le savoir et la science — encore que ? je me demande ce que vous faites ici, présentement là, les yeux balayant cette page saumon (diriez-vous saumon ?) si vous cultiver est au programme de vos résolutions 2012 ? — moi, je nourris mon esprit d’ordures et d’indignités.
Et, plutôt que relire Plutarque et Platon, zappant sur le fil d’actualités superfétatoires mais déguisées en existentielles interrogations, sans le moindrement quitter leur orbite, mes yeux tombent sur ce titre :
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
Le docteur Anne de Kervasdoué répond en 2 minutes et 03 secondes et moi je m’abîme dans un maelström de pensées abyssales, cloué aux parois du précipice par les forces centrifuges des mystères entraperçus.
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
En dépit de mes tentatives, prières et pèlerinages, jamais je n’y suis parvenu. J’ai renoncé. Du moins me suis-je convaincu que seul Dieu pouvait encore, comme pour Sarah, l’épouse du bon Abraham, illuminer mes vieux jours.
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
Eliminé le genre masculin reste l’autre et là... compte-t-on les années prépubères ?
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
N’a-t-on point d’exemples où trente secondes — voire moins —, auront suffi ? Et Sarah, justement, déjà citée plus haut, ne dut-elle pas patienter jusqu’à quatre-vingt-dix ans ? Et, même en ôtant les mois de nourrice — à quel âge la puberté en ces temps bibliques ? — convenons que Sarah dut attendre plus longtemps que moi.
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
Quels paramètres doit-on considérer ?
C’est vertigineux !
Se satisfait-on de statistiques ?
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
En fait, je me persuade que le préposé à la rédaction des titres de la presse numérique n’est pas le journaliste qui a rédigé l’article.
Si journaliste il y a !
PIGISTE, VOS PAPIERS !
A qui le rédacteur en chef confie-t-il le soin d’accrocher les gogos en goguette ? A un bateleur ? Assurément.
Combien de temps faut-il pour être enceinte ?
Tiens, oui, depuis qu’un de vos yeux s‘est posé sur le titre de mon billet et l‘autre sur son contenu, combien de femmes — j’attends Dieu pour que les mâles se sentent concernés, ai-je écrit — combien de femmes enceintes la planète compte-elle de plus ?
Ne me répondez pas par une question, je risquerais de rester de nouveau neuf mois sans pouvoir vous donner de mes nouvelles.
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement...
Je dialoguais, ce matin, avec ma cuillère à confiture.
Dialoguais ? Ma cuillère participait-elle donc à la conversation ?
Je soliloquais, ce matin, avec ma cuillère à confiture.
Avec ? Monologue-t-on donc de concert ?
Je soliloquais, ce matin, ma cuillère à confiture à la main.
Ce matin ? L’idée de ce billet ne m’est-elle pas plutôt venue samedi ?
Je soliloquais, ma cuillère à confiture à la main.
Ma cuillère ? “Une” cuillère, ne serait-il pas plus approprié d’écrire ?
Une cuillère à confiture à la main, je soliloquais.
A confiture ? L’objet ne me sert-il pas, à l’occasion, de levier, de marque-page, de tournevis, de grattoir, de cale-porte, de cure-dents — de cure-dents ? non —, de mini-pelle à rempoter les subtiles boutures précoces, de mailloches pour concerto pour timbales, bols et bocaux ? Et, même rendue à sa fonction primitive, la cuillère ne brasse-t-elle pas moutarde, miel, mayonnaise, breuvages divers autant que confitures et compotes ?
Je soliloquais, une cuillère à la main.
Soliloquais ? Soliloquer, c’est se parler à soi-même et se parler n’est-ce pas échanger des paroles ?
J’étais silencieux !
Je rêvassais, une cuillère à la main.
J’eusse mieux fait de dialoguer finalement. Les propos de la cuillère eussent alors un peu éclairé les lecteurs sur l’état de mes rêveries.
Eclairé ? Encore eût-il fallu que le son de sa voix parvînt à leurs oreilles : empêtré que j’étais dans mes songeries, mon bras suspendu en l’air, c’est la bouche pleine que la dite cuillère eût dû tenter d’alimenter la conversation.
Je rêvassais, une cuillère pleine de confiture à la main.
Point ? Cet incipit n’exigerait-il pas plutôt une virgule après le mot “main” ?
Je rêvassais, une cuillère pleine de confiture à la main, quand...
Non, STOP !

