mardi 22 décembre 2009
Je ne suis pas...
Je ne suis pas un saint.
Louis IX l’était (le devint) ; sous un chêne, il rendait la justice.
Mon banc de pierre est à l’aplomb du pêcher.
Verrait-on un saint rendre la justice à l’ombre d’un péché ?
Je ne suis pas un saint.
Cette nuit, j’ai rêvé qu’un don me tombait du ciel : guérisseur universel !
Je me gelais les fesses sur la pierre glacée du banc que le pêcher surplombe.
C’est douloureux ; certes le froid soulage les hémorroïdes mais il glace les viscères : la file d’attente des désespérés s’allongeait.
Je ne suis pas un saint.
J’ai vu les charters déposer leurs impressionnantes cohortes de miséreux dans ma rue.
J’ai vu se multiplier les Thénardier et leurs échoppes branlantes.
Les pèlerins comme sauterelles au Maghreb ont dévasté mon jardinet, chacun brandissait sa maigre relique : jusqu’au dernier rhizome de muguet.
Je ne suis pas un saint.
J’ai coupé court ; j’ai achevé mon rêve, me suis levé et ai entrouvert les volets : la rue était déserte.
Me recouchant, j’ai touché Épouse-Endormie de la jambe ; elle s’est tournée sur le côté ; j’ai passé ma main le long de son dos ; il m’a semblé qu’elle ronronnait ; j’ai fini d’user et l’étoffe de son pyjama et les dernières bribes de mon pouvoir. Je ne suis pas un saint : j’essaie juste d’être un homme à peu près bien.
lundi 2 novembre 2009
Qué dormiasse le Papistache
12 h 38
Une bulle de souvenir éclate quand j’allais croquer une câpre, roulée au bord de mon assiette, assiette garnie d’une demi-aile de raie, aile baignée d’un filet d’huile d’olive et alanguie, comme savent faire les rajiformes, sur un lit de mesclun du jardinet : cette nuit, regagnant mon lit après quelque miction récréative, j’ai eu l’idée de ce méchant compte rendu que je vous sers.
Ma foi, me suis-je pensé (oui, la nuit, je me les pense les idées) je tiens là — attendez encore un peu, je vous livre — un sujet pour mon billet du jour et si le concept est bon, inutile de le noter, il me reviendra. Il est revenu à 12 h 38.
Pour être franc, à 12 h 38, il m’est revenu que j’avais eu une idée. J’ai dû attendre de croquer la câpre pour que le souvenir se précise.
Flash back
Té, il est deux heures trente du matin, je soulage ma vessie et chemin faisant (chemin faisant, parce que je ne pisse plus au lit depuis... l’été dernier... au moins) je me songe à tous ceusses qui, se réveillant à ces heures pré-matutinales vont peiner à retrouver le sommeil. Tiens, je pourrais dégoiser là-dessus et narguer — si, si, vous le sentez, hé, le ton narquois poindre — mes pauvres compatriotes insomniaques. Vrai ! Moi, je me pose la tête sur le polochon, je me fais le check-up rituel et c’est réglé comme papier à musique, je...
Comment ?
Le check-up ?
Je vous esplique le check-up ?
D’accord, j’esplique. Pieds ? Deux ! Chevilles ? Deux ! Mollets ? Deux ! Genoux ? Deux ! Cuisses ? Deux ! Réglé comme du papier à musique, je m’endors toujours avant d’arriver aux nombres impairs.
Une idée me vient en écrivant. Té, si je meurs un jour, je dis bien “si”, me portez pas la poisse, hé ! si je meurs un jour, je donne mon corps à la science, on en fera des biscuits homéopathiques pour endormir les ceusses qui ont de la peine à se le faire tout seul. Ne me remerciez pas : je suis pas encore mort, hein. Maurin des Maures, c’est rigolo, hé ! Hé ? Pour quelqu’un dont l’épouse est allée au lycée Jean Aicard de Hyères dans le Var. Maurin des Maures ? Maurin ? Non ? Oh, je suis fatigué, j’esplique pas tout le même soir.
dimanche 1 novembre 2009
Impudiques confessions
— Hello ! Comment ça va ?
Aïe, aïe, aïe ! Déjà une question existentielle de bon matin. Moi, peinard, les mains dans les poches — ça va de pair— la casquette — la casquette ! pas un béret ! ! ! comme j’ai entendu, hier, de la bouche de ces garnements qui venaient pleurer des bonbons à la mort-aux-rats — enfoncée sur les yeux, le pas vif et les yeux dans le vague, je me croyais absous de toute sollicitation intellectuelle — acheter le pain ne requiert pas la mobilisation de toutes mes facultés ; la caisse enregistreuse calcule la monnaie à rendre ! et j’ai toujours l’appoint ! ! — et voilà mon voisin — au bout de la rue Léon, tournez à gauche, c’est la maison avec les nains et le moulin en faux bois sur la pelouse, vous ne pouvez pas vous tromper. Comment ? La rue Léon a deux bouts ? Oui, elle a deux bouts, mais je ne la prends que dans le sens de la circulation obligatoire. Alors, vous sortez par le portail (oui, le portillon est fermé à clé), vous vous engouffrez dans le sens de circulation, puis à gauche, comme j’ai écrit tout à l’heure — qui , en verve ce dimanche, chahute mes neurones.
— Hello, comment ça va ?
Moi, mise à part la terrible « Qu’est-ce que tu prends comme dessert ? » je ne connais pas de question plus difficile à cerner que celle-ci. Mais, attendez ! J’ai la parade. Je ne suis pas né de la dernière pluie de petites pâtes et la seule "chavanne" que j’aie connue, c’était la côte du même nom en sortant de Lèves pour rejoindre le plateau de la Beauce, et ce n’étaient pas des Spaghettis ni des Macaronis mes compagnons de randonnée cycliste, on pédalait entre Français ce jour-là. J’ai la parade.
— Salut, et toi ?
Vous avez vu le retour de coup droit. Gagnant. Le nanophile*, ça le scotche sur sa ligne de fond de court. Le temps qu’il trouve une réponse, j’ai déjà obliqué à gauche sur la rue du Lieutenant-qu’est-mort-à-la-guerre. On n’apprend pas à un vieux solitaire comment éviter les épanchements intimes sur le tarmac des trottoirs de sa ville d’adoption.
— Sinon, vous, ça va ?
* Les puristes écrivent "nanomane", mais où voyez-vous des puristes ici ?
mercredi 30 septembre 2009
Ou-a-é-ou-a-é-ou
Je crains bien que ma plume se soit rouillée à ne pas servir ces derniers jours.
L’écriture serait-elle sport ?
Quels muscles solliciterait-elle ?
Le fil de ma plume, quelqu’un l’aurait trouvé et mis en pelotes ?
L’ai-je laissé chez vous ?
L’avez-vous, du pied, écrasé et frotté contre le rude poil du paillasson qui rehausse le seuil de votre maison ?
S’est-il replié sur lui-même comme se vrille un cheveu sous la pluie et chassé par le souffle de vos pas a-t-il roulé sous un meuble ; tient-il conférence à quelques moutons placides que vous entretiendriez sous le sommier de votre lit ?
Le fil de ma plume, si vous le trouviez, lui rendriez-vous son tranchant comme s’aiguise la lame du couteau à rôti dominical le long d’un fusil finement strié.
Cherchez bien, s’il vous plait ; au besoin, baissez-vous : c’est un petit fil, un filet, intermittent, lent, pas très clair, caractéristique peut-être, singulier sûrement, pas trop voyant, le genre de fil à se cacher derrière l’ombre d’une spore de fougère — ai-je jamais dit les liens qui m’unissaient aux fougères ? une autre fois, quand le fil de ma plume aura retrouvé le chas de mon aiguille, et l’aiguille ? à propos, l’aiguille ? au revers de quel revers l’ai donc glissée ? — cherchez si vous avez souri, ne fût-ce qu’une seconde à la lecture d’un mot, maladroit, déposé sur l’écran de votre tabatière — tabatière ! si vous avez prisé, jamais, de l’herbe apéritive que j’ai tant aimé vous tendre — cherchez !
Si nul ne parvenait à déloger, en sa demeure, de mon écriture, le moteur, je m’interrogerais :
« Rééduquerait-on les écrivaillons las ? »
Ré-é-du-ke-ré-ton-lé-zé-cri-va-ion-là.
Articulons :Ré-é-du-ke-ré-ton-lé-zé-cri-va-ion-là.
Ou-a-é-ou-a-é-ou* !
Ou-a-é-ou-a-é-ou* !
Ou-ou-a-é-é-é-ou* !
*Se trouvera-t-il un lecteur pour se souvenir de ces vocalises des programmes de radiophonie musicale que les écoliers, mains posées sur le pupitre de chêne ciré, modulaient, en préambule de chaque séance de chant radiodiffusée dans les années 50 et 60 ?
lundi 17 août 2009
Ai-je dit déjà Mowgli ?
Il est blond comme un angelot de Léonard ou Raphaël. Dans la jungle, le tigre le croquerait, pour faire passer le temps, entre deux cuissots de cerf axis, avec deux olives et une rondelle de citron.
C’est un enfant sauvage urbain comme le définit sa mère.
Urbain, pas sauvage.
J’ai dit sa passion pour les sapeurs pompiers, pour les livrées automobiles et les bruits de la ville : sirènes, cloches, alarmes.
Mamoune, sa Mamoune, la mienne, la nôtre, lui offre un modeste cadeau. Oh ! modeste. Le calendrier des sapeurs pompiers de notre petite ville de 4000 âmes. Ses yeux s’illuminent ; lui qui ne maîtrise pas encore la syntaxe se fend d’un commentaire qui tire les larmes à sa grand-mère.
Tentative de reconstitution de la scène :
— ‘est une s‘prise, c’est une belle s‘prise, Baboune donner calend’ier ‘amions de pompiers... case’ne pompiers, belle s‘prise... Baboune donner “owgli calend’ier ‘amions de pompiers. ‘amions ‘enault, ‘amions Mam, ’amions ‘veco... ‘bulance ‘enault, ‘amions pompe... cadeau ‘owgli, donner Baboune. G’and-Pè’e regarder calend’ier donné Baboune, ‘amions pompiers, case’ne maison G’and-Pè’e et Baboune... c’est une belle s‘prise...
Urbain.
Il connaît tous les itinéraires de balade autour de son immeuble, s’arrête aux passages pour piétons et c’est heureux car l’animal est doté de roues caoutchoutées. Sa mère lui a offert une draisienne. Oui, ma langue n’a pas fourché, c’est bien une draisienne. En bois, dépourvue de pédales, privée de freins, il faut courir derrière le couple (vélocipède + enfant) pour ne pas se faire semer sur le bitume fort roulant des trottoirs nantais. Les sorties sont sportives, d’autant que tel un papillon, l’angelot peut très bien planter là son engin — lequel est pourvu d’une poignée fort pratique pour le porter tel un sac à main XVIIIe — et entrer dans une cour privée — visiblement déjà connue et explorée — pour sauter depuis telle marche et recommencer jusqu’à plus soif. Parfois, il jette l’engin à terre, vous fait face, tend ses menottes et, l’enfant au creux d’un bras, la draisienne au bout de l’autre, un sourire fendu jusqu’aux oreilles, vous regardez votre reflet dans la vitrine d’un boulanger marocain et vous vous trouvez beau.
— Là, Maman acheter tickets bus. Fermée maison p’esse, pas acheter G’and-Pè’e tickets bus ?
Les boucles blondes frôlent votre oreille une seconde. Un chat qui passe réveille le petit d’homme qui pose de nouveau le pied au sol et repart de plus belle poursuivi par le plus jeune grand-père du quartier, une draisienne à la main, découvrant le charme des cours intérieures des immeubles dont il n’aurait jamais pu croire qu’elles recelassent autant de recoins propices à allonger l’itinéraire de retour de la balade matutinale. Vous songez, un instant, un instant seulement, qu’il sera utile de lui apprendre que la distance la plus courte entre deux points est la ligne droite, mais vous posez votre mouchoir savant sur l’idée saugrenue et vous savourez la leçon qu’il vous donne, à savoir qu’entre deux points il existe une infinité de possibles et qu’une seule existence ne suffit pas à les explorer toutes.
samedi 1 août 2009
De la fatigue
J'ai écrit le mot "fatigué" dans une récente réponse à un commentaire.
Avais-je bien le droit d'user du terme ?
Mon père aurait pu, il en repoussait toujours l'idée.
Mon père, ouvrier à la F.A.D.E.I.C., se levait tôt pour aller travailler. Il ne se déplaçait qu'à vélo. Cinq kilomètres environ. Peu de dénivelé. Heureusement, le vélo de mon père n'était pas équipé de dérailleur. Vers 12 h 30, il rentrait déjeuner, à l'époque on disait "manger". Son café avalé, il repartait et ne rentrait que vers 18 h 30. Les samedis et dimanches, pour mettre du beurre dans les épinards il allait "donner un coup de main" chez quelques "Parisiens". On appelait ainsi tous les résidents secondaires : les "Parisiens".
Le soir, à table, on écoutait la radio (quand j'eus dix-onze ans, ce fut la télévision qu'on regarda), mon père repoussait son assiette, croisait les bras sur la table, posait son front sur ses avant-bras et s'endormait. Ma mère lui disait invariablement :
— Gérard, va te coucher, tu es fatigué.
Invariablement, il répondait :
— Je ne dors pas, j'entends tout.
Ma mère couchait les enfants, redescendait, lavait la vaisselle. Dans les premiers temps où je pris conscience de la scène, j'ignorais si mon père montait, à son tour, se coucher ; le matin, il avait disparu bien avant que les enfants ne s'éveillent. Plus tard, quand il nous arriva de regarder la télévision au delà de 20 h 30, nous eûmes l'occasion de partager le programme avec lui, nous, assis sur nos chaises autour de la table et lui, la tête dans ses avant-bras. Quand l'émission était terminée, et que le bruit de nos chaises le tirait de son sommeil, il s'étirait et mentait en assurant qu'il avait tout suivi.
Mon père, le soir, était fatigué. Je ne crois pas, une seule fois dans ma vie, avoir éprouvé cette irrésistible envie de dormir après quelque repas que ce soit. Puis-je, alors oser dire que je me sois fatigué un jour au travail ?
mercredi 10 juin 2009
Chiche (J'aurais pu écrire un titre plus long, mais, pris par le temps, j'ai trouvé plus judicieux de faire court pour une fois)
Valérie dira... Non ! Valérie ne dira rien.
Valérie dirait que... Non ! Au présent...
Valérie aime à dire que j’aime... Non ! Répétition !
Valérie dit que j’aime tout le monde. Ce n’est pas vrai. D’abord, cela ôte du mérite à ceux que j’aime et ensuite me laisse imaginer comme plus sage que je ne suis.
J’ai l’empathie facile. C’est plutôt cela. Encore que je ne donne à voir que le côté éclairé de ma personnalité.
Un exemple ?
Je viens d’être touché par un personnage entraperçu dans une nouvelle de quelques lignes. L’auteure le malmène. Je veux prendre sa défense. Dans un commentaire, je tente un éclairage sur le bonhomme ; l’auteure me propose d’aller plus loin.
J’assume.
Je ne vais pas laisser tomber mon nouveau compagnon alors qu'il traverse une mauvaise passe.
Je vais donc lui donner un peu d’épaisseur et essayer de convaincre les lecteurs du danger qu’il y a à lapider trop hâtivement.
L’auteure ? Une signature rencontrée chez Val (la Val d’autrefois) qui se pose parfois sous un de mes billets.
Le texte à l’origine de ce défi ? Impossible d’en donner le lien, l’auteure le cache après plusieurs jours.
Ma plaidoirie ? Pas encore écrite. Le président du tribunal m’accordera encore quelque délai pour parachever mon enquête.
Je vous tiendrai informés.
Je lui avais promis que je commencerais le billet de ce jour par son prénom, mais je lui avais tu — essentiellement car je l'ignorais— que je le terminerais également par le mot Valérie.
vendredi 22 mai 2009
Où l'intrépide auteur de ces petits écrits vains entreprend de narrer sa folle journée du 21 mai 2009
Je renonce à ma tentative de provoquer l’ennui chez mes lecteurs. Plus ma figure s’allonge, plus le public en redemande. Après ma conclusion d’hier, je ne puis plus (décemment) aller plus loin.
Xxxx xxxxxxxxx, xx xxxxxx x xxx xxxxxxx.
Hier, avec Épouse-Redressée, nous avons, main dans la main, effectué le grand tour du parc — fléché en vert et donné pour près de trois kilomètres— en cinquante-neuf minutes. Nous ne nous serions pas arrêtés pour photographier des orchidées que nous le bouclions en cinquante-huit minutes. Appréciez l’allure de la dame de mes orchidées (pensées).
Auparavant, nous avions déjeuné ensemble dans la salle de restaurant (le réfectoire) du centre médical. Face à face.
— Je vous ai mis là, les amoureux !
A notre âge, ça a fait sourire l‘une de mes moitiés, celle qui se corsète de l‘intérieur.
Ce qui m’a fait sourire, moi, c’est une vieille dame qui se servait à boire sans ôter le bouchon de sa bouteille d’eau minérale — Mamoune protège l’environnement, elle boit l’eau du robinet— et s’énervait que l’eau refusât de couler. La préposée au service de salle l’a secourue et a reposé la bouteille en disant (et c’était vrai, je puis témoigner) :
— Madame Mireille, de toutes façons, votre verre était plein !
On a échappé à une belle inondation. J’en frémis encore. En revanche, nul n’a pu enrayer la chute de la tasse de Monsieur Joseph, laquelle a rebondi sur le revêtement caoutchouté, mais pas son contenu qui s’est étalé en une jolie carte de France post-nucléaire. Heureusement, la gentille serveuse veillait, monsieur Joseph a eu droit à une nouvelle tasse de café.
— Avec un sucre !
Après qu’il l’a eu bue, je l’ai distinctement entendu dire :
— Je croyais que c’était du thé. Moi, je n’aime que le thé.
Mais là, la demoiselle a fait mine de régler le sonotone d'un doux monsieur en fauteuil roulant..
De retour de la promenade, Épouse-Lasse-Un-Peu a souhaité se reposer sur son lit. J’avais apporté du travail administratif à pré-digérer — je me doutais du tour que le tour du centre prendrait.
J’ai sauté trois lignes pour vous laisser le temps de relire la dernière phrase.
Que croyez-vous que je fis ? Le sommeil me prit. A ma décharge, apprenez qu’au matin, ayant cru lire 5 h 30 à la pendule, je me suis levé à 4 h 30. Je dors peu depuis que ma moitié dort loin de l’autre—celle qui me reste et qui n’est pas la meilleure—.
En fin d’après-midi, dans le rétroviseur, j’ai vu la silhouette de mon épouse qui rapetissait à mesure que je m’éloignais. Mon demi-cœur s’est un peu serré mais j’ai fait le brave ; ce soir, je vais chercher les deux ventricules manquants pour les conduire sous notre toit d‘ardoises. Je vous laisse à penser (orchider, n’est pas français) que ce weekend, on va faire couture à la maison jaune.
lundi 18 mai 2009
Du lard ou du cochon
Mon père fut charretier.
Pas longtemps.
Comme tout ceux de son siècle, il a quitté la terre pour grossir le prolétariat urbain.
Mais il m’a communiqué le goût du sol.
J’ai jardiné avec lui, enfant. J’ai admiré ses sillons bien droits, le bêchage régulier de son terrain, etc. Résumons et disons qu’il était autant jardinier que moi, même si différent pour certaines amours : celui de la symétrie pour lui ; à moi, le goût du hasard.
Ce weekend, il est venu à la maison, avec son épouse — ma mère donc— et ma sœur (je ne sais plus si je l’ai affublée d’un pseudo, disons Avanille) pour embrasser Mamoune.
Du jardinier, il a conservé le goût de se débarrasser des mauvaises herbes. Hélas, comme il ne distingue plus les espèces végétales les unes des autres, il arrache tout. Ma mère se désole.
Au jardinet, je laisse cohabiter plantes “nobles” et “sauvagettes”, c’est dire que mon père a du travail.
Il entreprend de nettoyer un pot de fleurs à sa portée. Il arrache le mouron et laisse les bidens. J’aurais fait de même. Pourtant, des bidens, je n’en avais jamais vu autrefois à la maison.
Je lui propose de m’aider à préparer des boutures de pervenches que ma mère souhaite planter à tel endroit de leur pavillon. Il tente d’arracher un rosier à mains nues et se déchire la peau des doigts.
Plus tard, au salon, je lui propose une bière. Il n’aime ni le café ni la tisane et encore moins le thé (fût-il des amants et d’Albi). Je lui tends la bouteille et le décapsuleur ; il tourne ce dernier dans sa paume, le soupèse, le retourne, touche la capsule de métal d‘un bout de l'objet, de l‘autre. Ma mère le regarde d’un air sévère. Il sourit et lance :
— Bien sûr que je sais m’en servir.
Il décapsule sa canette d’un coup sec et la boit lentement à petites gorgées. Il ne conduit plus, il peut boire un peu d’alcool avant de rentrer.
mardi 21 avril 2009
La valise bleue
Trois éboueurs dans la rue. J’ouvre les volets de la chambre. Premier étage. Le jour est levé mais les lampadaires sont encore allumés. Les trois hommes lèvent la tête vers la fenêtre de la chambre. Six yeux remplis de reproches silencieux. Gêné, je détourne le regard et me hâte de rentrer la tête à l’intérieur. L’air frais de l’extérieur envahit la pièce. J’aurais dû les interpeller, leur demander s’il y avait un problème :
— Eh quoi, les gars, j’ai oublié de sortir la poubelle ?
J’ai attendu que le bruit de moteur m’indique que le camion avait redémarré. Plus tôt, en ouvrant les volets, je n’avais pas vu le camion ; sans doute la maison de la voisine me le masquait-il ?
Le bruit du moteur a décru. Je suis descendu dans le hall, et me suis dirigé vers le portillon. La porte d’entrée n’était pas fermée à clé, un oubli du soir, encore un. Le portillon non plus, mais lui, n’est jamais fermé à clé.
Dans la rue, au beau milieu de la chaussée, sur plus de quinze mètres, toutes les ordures que contenait la poubelle de tri sélectif sont, non pas jetées, mais soigneusement disposées. Aucun objet n’en chevauche un autre. Un soin particulier et maniaque a présidé à la revendication muette des trois éboueurs. Les bacs à développement des photos argentiques ! Les grands, pour développer les photographies en 24×32, sont là, alignés. Mamoune les avait donc jetés ? Mes livres de français du collège, posés l’un à côté de l’autre. Mes bottes... les outils de mon beau-père, les vermoulus et usés, ceux que j’ai gardés parcequ’ils sentent encore la sueur, exposés comme pour un vide-grenier... des boîtes à gâteaux en métal à l’intérieur desquelles je range et oublie mille vieilleries...
Étrange patchwork qui s’étend jusqu’au virage et occupe toute la largeur de la route, d‘un caniveau à l‘autre. J’emboîte les bacs à développement et y dépose les livres à la couverture fatiguée. Dans mon dos, une voiture sombre prend le virage, la rue est à sens unique, et freine sèchement. Je me hâte de ramasser toutes mes pauvres misères éparpillées. La poubelle à couvercle jaune, qui me serait bien utile pour débarrasser la rue, a disparu. Une représaille des trois éboueurs.
Le chauffeur de la voiture klaxonne, je tends la main, la place à côté de moi est vide. A travers les volets, la lumière du jour filtre. Mamoune est sous la douche. J’entends l’eau couler. Hier, elle a préparé sa valise. La bleue. La petite. Elle me l’a montrée dix fois.
— Je suis prête à partir en vacances.
Mamoune a rangé la maison comme pour un départ en vacances. Liste du trousseau. On faisait cela avec les filles avant chaque départ en colonie de vacances. Elle a voulu briquer comme autrefois :
— J’aime bien retrouver une maison en ordre au retour des vacances.
J’ai dû lui promettre de faire les vitres moi-même, sinon elle montait sur l’escabeau. Promis, hein, pas fait. J’ai tondu la pelouse et toiletté le jardin. Je fais toujours ça avant de partir en vacances et j’ai porté la voiture au garage en début d‘après-midi.
A midi, on avait failli manger froid. La plaque à induction a rendu l’âme. Une plaque que les lecteurs de 2008 ont vu poser, peut-être encore sous garantie d’ailleurs. Il faudra que je retrouve la facture. Heureusement, le camping gaz des vacances du XXe siècle est toujours fonctionnel. Le canard a terminé sa cuisson à la flamme du brûleur, un brin oxydé.
En fin d‘après-midi, je suis revenu du garage avec une voiture de location ; le chef d’atelier n’a pas voulu que je reparte avec la nôtre. Impossible de déterminer l’origine de la panne qui l’affecte, il l’a gardée en observation toute la nuit et s’il ne m’appelle pas avant midi, je conduis Mamoune à la clinique avec la voiture de location. C’est une petite voiture blanche mais la valise de Mamoune aussi est petite, petite et bleue. Elles devraient bien s’entendre. Blanc et bleu, ça fera un peu ambulance. Ce soir, je reviendrai seul de la clinique.
Il faudra que je fasse les vitres.

