Papistacheries

Vains petits écrits

mardi 13 mai 2008

Comme quoi, jeune, le Papistache ne pratiquait la claivoyance qu'à doses homéopathiques

Le 18 juillet 1978, vers vingt et une heures, votre chroniqueur dégustait une assiettée de petits pois, de conserve, tièdes.
Et vous ?
Le mardi 18 juillet 1978 ?

Flash back.

Le couple — votre couple hôte — était déjà constitué. La colle commençait à prendre.
Tous les deux, à vélo, avec une dizaine d’ados eux-mêmes sur leurs cycles, nous sinuions sur les lignes droites des Landes.
Camp de vacances itinérant. Camping sauvage tous les soirs. Toilette dans les lavoirs municipaux. Un vague coup de téléphone — depuis une cabine — au directeur du centre, un soir sur deux.
Une grande autonomie donc.

Le mardi 18 juillet 1978, vers dix-sept heures, notre périple du jour nous avait amenés nulle part. Comme la veille. L’usage était de demander aux habitants de précieux conseils pour dégoter un emplacement près d’un cours d’eau, au fond d’une prairie ou derrière un lieu de culte. Cela occupait parfois une à deux heures.

Chance. L’autochtone en béret nous aborde dans un virage. Il sortait de l’estaminet, nous remplissions nos gourdes au robinet de cuivre verdi.

— Vous cherchez un endroit où passer la nuit ? Suivez-moi, vous ne serez pas déçus.
— Ouais ! crièrent les ados ravis de l’aubaine. Les monos suivirent la pétarade du vélomoteur.

A peine deux kilomètres plus loin, un chemin de terre s’enfonce dans la forêt. Qu’à cela ne tienne, le groupe suit toujours.

— Attendez- moi là ! Il faut que je demande au curé s’il est d’accord. Enfin, avec mon frère, on dit le curé, mais c’est pas un curé. Il a été défroqué. C’est le gardien de la propriété. Des richards de Bordeaux qui viennent que le week-end. Vous serez bien !

Le curé, pas curé, sort le bout de son nez couperosé à la fenêtre et consent, après bien des hésitations, à condition qu’on soit partis le lendemain. Il retourne à ses prières. Nous ne le verrons  plus.

— Installez-vous là ! Je vais prévenir mon frère. Vous serez bien.

Très beau site. Gazon landais. Les sardines s’enfoncent comme dans de l’huile. Nous serons bien.

Et le frangin arrive. Copie conforme du premier. Béret vissé sur un crâne qu’on devine gras et clairsemé.

— Venez boire un verre, à la maison. C’est de bon cœur.

Votre serviteur, sa pas encore épouse et une ado assoiffée font trois pas vers la maison.
Enfin... la cabane ! Que les verres poussiéreux soient essuyés d’un revers de manche lustrée ne choque pas en 1978. Pas bégueules les randonneurs.

Un demi-verre de sirop glauque : “C’est bon quand y’en a beaucoup !” et de l’eau du puits.

— Et vous ? Vous n’en prenez pas ? questionnent les gentils monos polis.
— Non, nous on boit pas. On a les pilules !
— Les pilules ?

Le verre commence à peser plus que son poids.

Frère 1 : Oui, les pilules, qu’on fait...
Frère 2 : ...dans le souterrain.  On en prend...
Frère 1 : ...une tous les matins et on n’a pas besoin de boire de la journée..
Frère 2 : Ni de manger, on fait deux sortes...
frère 1 : ...de pilules. Celles pour boire et...
Frère 2 : ...celles pour manger. On les fait...
Frère 1 : ...dans le souterrain. Personne y vient jamais...
Frère 2 : même les gendarmes, y nous connaissent...
Frère 1 : on les recevrait à coups de fusils, ils ont...
Frère 2 : peur de nous les gendarmes. Une fois...
Frère 1 : y’en un qu’est venu, on l’a plombé...
Frère 2 : ...ils z’ont jamais retrouvé le corps...
Frère 1 : ...on l’a enterré dans le souterrain.

La suite du récit, croyez-moi, ne me croyez pas, se poursuit crescendo. La question qui nous préoccupe est la suivante : Vaut-il mieux recevoir une décharge de chevrotines dans le dos en s’enfuyant ou  mourir en regardant l’ennemi en face. Nous reculons.

— Vous buvez pas votre sirop ?
— Euh ! Ben, c’est que... tout ce sucre... c’est mauvais pour les crampes... et puis je crois qu’il  vaudrait mieux qu’on ne salisse pas cette belle pelouse. Les propriétaires pourraient le reprocher au curé. On campera sur la place de l’église.
— N’y allez pas ! Les jeunes du coin vont vous embêter. Ici, y viennent pas. Y nous connaissent !

Pendant ce temps, les ados contemplaient, ravis, le joli campement qu’ils avaient réalisé.

— Euh ! les monos marchent à reculons !
— Remballez tout, on se tire.
— Plaît-il ? (C’étaient des fils de bourges !)

Heureusement, leur copine, celle qui nous avait accompagnés, visage décomposé, murmurait à qui voulait l’entendre : “C’est des cinglés, c’est des cinglés !”

Vous n’avez jamais vu un ado ranger sa chambre aussi vite que ceux-là réussirent à plier leur camp.

— Ça porte à combien un fusil de chasse ?
— Pédale ! On en reparlera quand on aura atteint la départementale.


D’un trait, nous  nous rendîmes à la quincaillerie où l’on nous avait assuré y trouver le maire.

— Ah ! Ah ! Ah ! Simone ! Simone ! Viens ! Ça vaut “Le Petit Rapporteur”. Ils sont allés chez les frères X*****, qui leur ont raconté une belle salade. Installez-vous  devant l’église. Vous serez bien !


Les frangins nous y ont rejoint sur l’aire de l’église. On leur a offert de partager notre plat de petits pois. Ils ont  accepté.
— Avec les pilules, ça va pas faire trop ?
— ... slurp ! slurp !

Ils ont dû penser que le Papistache et sa presque épouse aussi savaient faire des pilules. Vertes, en plus !

On n’a pas très bien dormi, surtout que la semaine précédente, lors d'une séance de cinéma Art et Essai, “Délivrance” de John Boorman avait remué quelques tripes et que les tripes avec les petits pois, et ben,  personne n’avait envie d'y goûter.

Posté par Old_Papistache à 06:01 - Commentaires [17] - Permalien [#]
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