— Brrrouummm ! Brouuum ! Brrrouuummmm !
Oui, je conçois que l‘évocation manque de limpidité, mais j’avais les oreillons — ou la gale, ou de l’impétigo — le jour où Madame Théneau, après avoir fait lire “Frrrtttt, fit le lièvre” initia la classe aux mérites des onomatopées. Je n’ai jamais réussi à combler la lacune.

Disons que le moteur tourne rond et que la voiture, entraînée, file bon train sur l’autoroute.

— Brrrouummm ! Tic, tic ! Brouuum ! Tic, tic ! Brrrouuummmm ! Tic, tic !
Une anomalie sous le capot ?
Vous n’y êtes pas ! Penchez-vous voir un peu !

Sous le bras droit, l’aiguille maintenue prisonnière presse le sein. Le fil, bleu, s’enroule autour de l’index pointé et l’auriculaire tendu, raide comme (placer ici, dès que possible, toute image suggérant la rigidité...), régule la tension du fil et l’annulaire, sollicité, l’y aide.

Avez-vous remarqué que le pouce s’ouvre quand le poignet lance en avant la main — machine de précision aux réglages pointus — pour enrouler le fil autour de la pointe de l’aiguille ?

Main gauche, maintenant ! Aiguille libre, tenue du bout des doigts, pouce et index. Mettons une petite aide du majeur, mais... infime.

Ah ! Du nouveau sur la droite. La main s’écarte pour délivrer soixante centimètres de fil de la pelote lovée au fond du sac, entre les jambes d’Épouse-Ouvrière-Industrieuse.

Sur le nez, les lunettes. C’est que, sur les genoux, repose l’énigmatique codex dont le scrupuleux déchiffrage permettra d’obtenir la réplique attendue.

Je ne me lasse pas du spectacle, moi qui peine à tricoter voyelles et consonnes de la pince de trois doigts seulement sur le canevas 5 × 5 du bloc  secrétaire qui me suit en vacances.
— Tic, tic ! Tic, tic ! Tic, tic !
Je me laisse bercer quand s’entrechoquent les aiguilles ; pour un peu, je m’endormirais.



T’endormir ?
        Au volant !
                Danger public !
                            Regarde la route !


Eh ! Pensiez-vous que je roulais réellement ?
“Brrrouummm ! Brouuum ! Brrrouuummmm !”, c’est du bout des lèvres que j’imitais le ronronnement du moteur.
Si vous y avez cru, c’est que je suis meilleur acteur qu’écrivain !
Quant à regarder ma passagère (inamovible)  tricoter alors que je conduis, n’y croyez pas !

Au volant, je n’ai de cesse de repeindre le monde à mes couleurs, et cela ne me laisse pas le temps de me distraire à ce qui se trame (encore qu’Épouse-Aux-Aiguilles ne tisse guère en voiture) à mon côté.

— Brrrouummm ! Tic, tic ! Brouuum ! Tic, tic ! Brrrouuummmm ! Tic, tic ! Étonnez-vous que nous ayons mis si longtemps à nous en retourner de ce week-end aux portes d'Eden !